Afro Canada: raconter nos héroïnes et nos héros

Partir à la quête des femmes et hommes afrodescendant·es qui ont marqué leur communauté et l’Histoire canadienne depuis 400 ans. En août et septembre 2022, Radio-Canada diffuse Afro Canada, une série documentaire composée de quatre épisodes de 52 minutes. Un travail titanesque, ambitieux, et absolument nécessaire. La série, réalisée par Henri Pardo et produite par Eric Idriss-Kanago, Daniela Mujica et Henri Pardo, fait revivre, grâce à un cocktail explosif de styles narratifs et créatifs très variés, les parcours singuliers de personnages historiques bien souvent exclus des livres d’Histoire.  

La rédactrice en chef de Futur et Médias est allée à la rencontre de ceux et celles qui ont fait naître et aboutir cette série documentaire inédite et vous propose de découvrir, en trois volets, les origines, coulisses et ambitions d’Afro Canada. 

Dans ce troisième et dernier article, nous plongeons au cœur des histoires dans l’Histoire, guidés par les mots de Judith Brès et Khoa Lê, respectivement co-scénariste et directeur de création de la série. Une subjectivité assumée dans le ton et le scénario, couplée à une grande liberté artistique, voilà les ingrédients gagnants pour Afro Canada.

Pas une reconstitution, mais une évocation

S’il y a bien un point sur lequel l’équipe d’Afro Canada s’entend parfaitement, c’est celui-ci: l'œuvre qu’ils et elles ont créée ne ressemble pas – et n’a d’ailleurs aucunement vocation à ressembler – à un documentaire historique dans le sens classique du terme. On n’y retrouve donc pas de scènes s'apparentant à des reconstitutions historiques exactes. L’expression appropriée ici, c'est affabulation critique, c’est à dire se demander, étant donné le peu d’archives à disposition, et l’effacement volontaire de cette partie de l’Histoire: “Ok, mais de quoi ça pouvait avoir l’air? Qu’est-ce que ça aurait pu être? Quelle vie ce personnage a-t-il pu avoir?” C’est en ces termes que la co-scénariste de la série, Judith Brès, décrit la démarche créative qui a soutenu tout le projet. Ce qui aurait pu être perçu comme une contrainte, a finalement fait souffler un grand vent de liberté créative sur Afro Canada, et a permis à son équipe de création de s’attarder sur ce qui lui tenait à cœur, les histoires humaines de résistance, de dépassement, la famille, la transmission culturelle et artistique, et les liens historiques et patrimoniaux indéniables avec les communautés autochtones du Canada.  

Au cours des quatre épisodes, on découvre des parcours et destins touchants et souvent hors du commun, ceux de femmes et d’hommes africains et afrodescendants ayant vécu ici. Certains personnages, légèrement mieux connus, comme Marie-Josèphe Angélique, sont abordés de manière fondamentalement humaine. “On avait envie dès le départ de décoloniser notre regard par rapport à l’histoire,” confie Judith Brès. S’éloigner de la version patriarcale blanche consignée dans les manuels et s’intéresser aux femmes, aux familles afrodescendantes, aux individus. Dans le cas de Marie-Josèphe Angélique, ce qu’on retient, ce n’est pas l’incendie dont elle a été accusée, puis condamnée et pour lequel elle a été exécutée, mais on plonge avec elle dans son parcours psychologique, ses peurs, la cruauté qu’elle subit, son courage inouï. L’objectif est d’ailleurs assumé et clair: “se reconstruire des héroïnes et héros afro-canadiens”, affirme Judith Brès. Et pour Khoa Lê, directeur de la création, ces parties non-documentées ont permis de recréer ces histoires à travers la vision des collaboratrices et collaborateurs: “l’Histoire est à refaire, elle se redessine, elle se reshape, il y a  un reclaim aussi, de toute l’équipe. Et ça, je trouve vraiment cool, ça me permettait vraiment d’amener une grande liberté au niveau artistique.” 

“On n’est pas dans la reconstitution, jamais. On est vraiment dans l’évocation d’une histoire, d’un état, des enjeux, et ça, on l’établit clairement, dès le départ, que Non, non, non, vous n’allez pas voir une série documentaire avec des moments de reconstitution. On n’avait ni les moyens, de toute façon, de le faire, et je pense que ça aurait été inintéressant. Le langage contemporain est plus approprié dans ce contexte-ci.”

Khoa Lê, directeur de création

Une dimension visuelle hors du commun

Créer Afro Canada a présenté, entre autres, deux défis de taille. Le premier a été d’aller à la recherche minutieuse et profonde d’informations. Une mission colossale pour la co scénariste Judith Brès, qui s’est entourée d’équipes de chercheuses et chercheurs pour mener à bien ce travail quasi archéologique. Des recherches d’informations, de généalogie, d’intervenant·es, qui ont duré plus d’un an: “ça a été vraiment un travail de longue haleine. La scénarisation a continué jusque pendant le tournage! Tout le temps! La recherche, la scénarisation, puis enfin la dernière écriture qui intervient au montage.” 

Il y a d’abord eu l’établissement d’une “ligne du temps, avec les grands évènements à travers le temps de 1605, de l’arrivée de Mathieu Da Costa (interprète de Champlain et probablement le premier Afrodescendant à avoir visité le Canada) à aujourd’hui, et puis les personnages importants, et les recherches de familles, ou de témoins… On a toujours voulu aborder ça dès le départ, le point de vue initial, c’était famille, témoignage, histoires de vie.”

Et pour donner vie et couleurs à ce point de vue, le poste de directeur de création a été pour ainsi dire, créé sur mesure pour le cinéaste Khoa Lê. Travaillant de pair avec le directeur artistique Kenny Dorvil, il a participé dès le départ aux discussions et a fait en sorte que la vision du réalisateur de la série, Henri Pardo, soit bien “traduite” au niveau visuel. Le challenge a été de “réfléchir avec l’équipe à une forme pour contenir toutes les idées. À la fois toute la dimension historique, les moments documentaires plus traditionnels, les mises en scène, les tableaux. On a aussi des entrevues, donc ça aurait pu être une pizza qui est vite indigeste. On a travaillé fort pour unir tous ces univers-là, tout en gardant la diversité, le relief du projet qui fait sa particularité.” 

C’est d’ailleurs lui a le “flash” de penser à une grande maison de type colonial, que les équipes créatives et techniques pourraient investir pendant toute la durée du tournage, et qui serait l’endroit principal où se matérialisent les scènes. Une unité de lieu, décliné par les équipes de mille et une façons afin de d’accompagner visuellement les différentes ambiances, scènes, tableaux. Ces tableaux, qui constituent une vraie fierté pour Khoa Lê: “On a réussi à créer quelque chose qui est très éditorial, qui a une vision, un langage très singulier. Kenny a fait un super beau boulot avec les moyens qu’il avait. Je suis très fier que ce flash ait pu se matérialiser.” 

Au-delà de l’aspect création, c’est surtout l’humanité qui se dégageait du projet qui a l’a séduit. En réduisant de manière drastique le nombre de lieux de tournage, cela a été possible de mener à bien une des missions que s’étaient données Henri Pardo, à savoir la transmission des savoirs techniques à la relève, à une jeune génération passionnée mais souvent sans grande expérience, qui se retrouve souvent écartée des tournages traditionnels. Pour Khoa Lê, c’est une façon de montrer qu’il faut innover: “on a fait les choses autrement. C’est sûr que ça a généré des difficultés mais en même temps, il faut briser ce système-là, il faut le repenser, et je suis vraiment content que cette série-là, j’espère que ça va devenir un exemple pour les télés, et les bailleurs de fonds aussi, qu’ils comprennent qu’on peut repenser notre façon de produire, que ce soit de la télé, du cinéma, ou de la pub, ou n’importe quoi, mais sortons de ce système!”

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“C’est pas sur Google que tu vas le trouver”

Judith Brès, co-scénariste avec Henri Pardo de la série, l’affirme sans complexe: il y a trois ans, elle ne savait pas grand-chose de l’histoire afro-canadienne. Elle avait connaissance de l’esclavage et de quelques faits marquants, comme l’Underground railroad. Beaucoup de personnes qui découvrent la série partiront du même point de départ: “L’Underground railroad, c’est vraiment le mythe que le Canada s’est forgé autour de l’histoire noire au Canada. Je savais qu’il y avait des Noir·es en Nouvelle-Écosse, dans les Maritimes depuis longtemps, mais j’en savais pas plus que ça, très franchement”. Aujourd’hui, elle dit en plaisantant qu’elle a fait un doctorat en accéléré sur cette Histoire méconnue… comment s’y est-elle prise pour choisir les histoires sur lesquelles apporter de la lumière, pour cette série? 

“Le premier critère, je dirais, c’était de choisir des personnages sous un angle qui allait nous toucher. Ce sont des personnes qui, d’une manière ou d’une autre, n’ont pas été reconnues, et donc, on se réinvente un peu. Donc ça a été de trouver des personnages et un angle qui étaient davantage touchants, et où on pouvait aller chercher, l’image de la force, de la force de résistance, de la force de volonté, de la force de talent, ou de la force d’humanité.”

Judith Brès, co-scénariste

Parmi les moments touchants, on peut évoquer ce passage inédit où la scénariste s’est mise en scène, pendant une rencontre forte et remplie d’émotions avec deux chefs algonquins, qui évoquent “l’adoption” symbolique de la communauté haïtienne-canadienne par le peuple Algonquin, en 2012. Un moment très spécial pour Judith Brès, dont la mère est d’origine haïtienne et était présente durant la cérémonie à l’époque. Selon elle, le lien entre les deux cultures est palpable: “On l’a juste effleuré dans le documentaire, mais c’est vraiment fascinant de voir à quel point, à quel point, finalement, ce sont des peuples qui ont été dépossédés de leur histoire, ou dont l’histoire a complètement été transformée par la colonisation mais qui ont beaucoup de liens ensemble.” 

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Crédit photo: Sarah El Attar

Parmi les nombreux aspects qui distinguent Afro Canada d’une documentaire historique classique, il y a tout simplement le fait que le dernier épisode est presque entièrement consacré à l’avenir, au futur que les enfants d’aujourd’hui peuvent commencer à bâtir. Car dans la salle de classe où se côtoient les élèves de toutes origines, fil conducteur de la série, on parle beaucoup du passé, mais on se questionne aussi sur des lendemains plus apaisés où chaque personne prendra sereinement sa place.

Symboliquement, les enfants disent “au revoir” à Aly Ndiaye, alias Webster, qui a été leur professeur d’Histoire le temps de trois épisodes, afin de se tourner pleinement vers l’avenir. C’est cette nouvelle génération, en connaissance de cause qui pourra dire, selon Judith Brès: “Ok, c’est notre Histoire, il y a des choses tragiques, absolument violentes et dramatiques, mais aussi des choses à célébrer, qui doivent permettre d’inventer ce nouveau monde-là, et d’aller s’ouvrir à ce monde n’est pas noir ou blanc, n’est pas binaire en terme de genre non plus, féminin, masculin, il est autre chose. On se met tous ensemble pis on regarde le monde différemment. Ça se peut.”


Gaëlle Essoo
Gaëlle Essoo travaille pour le Fonds des Médias du Canada en tant que rédactrice en chef de la plateforme éditoriale Futur et Médias. Elle est aussi chargée de projets pour l'équipe Croissance & Inclusion. Avant de joindre le FMC, elle travaillait pour la chaîne d’information internationale France 24 en tant que cheffe d’édition pour les programmes consacrés aux droits des femmes à travers le monde. Elle a également été conseillère de presse pour l’Ambassade de France au Canada.
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