Documentaire en temps de pandémie: l’art de réécrire son projet

Lorsque la pandémie a frappé, plusieurs projets documentaires sont tombés à l’eau parce que des lieux n’étaient plus accessibles ou des intervenants, disponibles. Toutefois, certains cinéastes ont pu adapter – si ce n’est pas réinventer - leur projet pour filmer malgré tout. Voici leurs histoires.

Tout était fin prêt : des lieux et des participants trouvés au Népal, en Haïti et en Palestine, des dates de tournage fixées (d’avril 2020 jusqu’au milieu de l’année 2021) et les billets d’avion étaient sur le point d’être achetés… Puis le monde a basculé, mis «sur pause» en raison d’une crise sanitaire.

«Au début, on était sous le choc», raconte la documentariste Mélanie Carrier, coauteur du projet Ce que le monde porte en soi. Elle et son conjoint cinéaste, Olivier Higgins, désiraient capter sur pellicule quatre enfants de pays différents, au moment charnière où ils entrent à l’école et découvrent le monde extérieur. «Ça faisait quatre ans qu’on travaillait sur ce projet-là. Avant de rebondir, on a d’abord dû faire le deuil de la portion internationale. »

En fin de compte, le couple a décidé de centrer la narration sur leur garçon Émile – qui comptait déjà parmi les quatre protagonistes du film – et de s’impliquer à l’écran en filmant une partie des scènes à la maison. «Il a vraiment fallu brasser la cage et sortir des idées pour que le film survivre à la pandémie», lance celle qui est aussi coproductrice des films Asiemut (2008) et Québékoisie (2013), avec son conjoint, à la société de production MÖ Films.

Tournage du film "Ce que l'on porte en soi, Émile (à droite) avec sa petite soeur Béatrice (à gauche). Crédit photo: MÖ FILMS

La crise sanitaire est aussi venue troubler la ligne narrative du documentaire Aiguille sous roche de Gabriel Allard-Gagnon (T'es où, Youssef?, La bombe), mais d’une tout autre manière. L’équipe de production travaillait sur la thématique du vaccin depuis bien avant la pandémie. «Pour être honnête, quand la pandémie est arrivée, on a d’abord pensé que le projet perdrait de sa pertinence, parce que tout le monde voudrait se faire vacciner et qu’il n’y aurait plus de mouvement anti vaccin. Finalement, c’est le contraire qui s’est produit!», raconte Louis T, l’animateur et narrateur du film paru en 2021.

Dans le cas de Devon Cooke, preneur de son originaire de Vancouver, et auteur de courts métrages documentaire (Tofu Meets Greens, 2009), la pandémie n’a pas tant modifié son projet initial, que fourni un contexte propice à son déploiement. «Depuis trois ans, j’avais le projet de faire un documentaire sur le métier de fermier, et comment c’est difficile d’y gagner sa vie», explique-t-il dans une vidéo YouTube diffusée en avril 2020.

Quand les mesures sanitaires ont été annoncées, Devon Cooke a perdu son emploi sur un plateau de tournage. «Donc, plutôt que de me tourner les pouces pendant les six prochains mois, j’ai décidé de faire quelque chose de constructif. Je vais sur la route offrir mes services sur des fermes en échange d’un lit et d’un repas. Ce faisant, je vais filmer un documentaire sur l’impact de la COVID-19 sur les fermiers ou le secteur agricole», a-t-il annoncé dans la fameuse vidéo.

Ainsi était lancée «l’aventure» documentaire The Hands that Feed Us, un projet qui a mené le cinéaste de Vancouver à séjourner sur cinq fermes familiales en Colombie-Britannique et en Alberta à l’été 2020.

Des thèmes qui transcendent la pandémie

Plongé dans le tourment d’une crise inédite, le réflexe d’un documentariste est de se poser en témoin de ce qui se passe. Devon Cooke a d’abord voulu suivre cette piste, sans grand succès. «Je me suis rapidement rendu compte que, dans les milieux ruraux où j’étais, la pandémie n’avait pas un si grand impact. Les gens vivent déjà un peu isolés sur leur ferme. J’ai documenté la pandémie, mais ce n’est pas cet aspect qui s’est avéré le plus intéressant.»

Si Devon Cooke a offert aux fermes sa «force de travail», c’était dans le but de pouvoir intégrer leur bulle familiale dans le respect des règles sanitaires. Le fait d’arriver seul, sans équipe technique, a eu des avantages et des inconvénients sur son travail. «J’ai eu ma part de mauvais cadrages et de caméra éteinte... reconnaît-il. Toutefois, le fait de vivre sur la ferme avec les protagonistes m’a permis d’obtenir leur confiance et de mieux comprendre leur réalité.» En fin de compte, le cinéaste a pu valider la pertinence de son sujet initial, qui était de rendre compte de la difficulté des petites fermes familiales à être rentables.

Devon Cooke, durant le tournage de son documentaire "The Hands that Feed Us". Crédit photo: Darrin Qualman

En choisissant de filmer la rentrée scolaire de leur garçon, Mélanie Carrier et Olivier Higgins ont quant à eux été confrontés à la pandémie de manière très brutale. «À l’école, c’est omniprésent. Les enfants et les professeurs sont masqués. Sur le sol, il y a des flèches à suivre pour circuler. Alors, c’est sûr qu’on le voit à l’écran. Toutefois, le questionnement du film est demeuré le même: comment fait-on pour transmettre le savoir à notre enfant?»

La décision de placer leur garçon au centre du film a toutefois initié une réflexion «éthique» qui est toujours en cours. «On essaie d’intégrer Émile au maximum dans le processus créatif. On tient compte de ses idées; on respecte son point de vue. On lui a fourni une petite caméra pour qu’il puisse lui-même filmer des scènes à l’école. »

Plonger à deux pieds dedans

Parmi les trois projets évoqués ici, L’Aiguille sous roche est finalement le film qui aura tenu le plus compte de la pandémie. En quelques mois seulement, le fait de s’opposer à la vaccination est passé d’un «choix personnel un peu grano» à un geste politique, imprégné de complotisme.

Le scénario a dû être réécrit de A à Z, confirme Louis T. Par les lignes narratives, le documentaire aborde la montée en force d’un mouvement «anti masque» et «anti vaccin» québécois, en donnant la parole à une de ses figures populaires, Daniel Pilon.

L'affiche du film "Aiguille sous roche", avec le narrateur Louis T.

L’équipe de production s’est posée quelques questions «éthiques» avant de lui accorder «une tribune de plus». Toutefois, l’objectif du documentaire était clair: aborder les aspects sociaux liés au vaccin. «Je crois qu’on est parvenu à le faire de manière neutre, avec candeur et authenticité, évalue Louis T, avec le recul. On a décidé d’exposer les gens tels qu’ils sont – sans les diaboliser ni les angéliser – tout en laissant la liberté aux spectateurs de se former une opinion.»

Le réalisateur et scénariste Gabriel Allard-Gagnon a aussi choisi d’élargir la réflexion en abordant le combat d’un bioéthicien pour connaître les sommes payées par le gouvernement pour les vaccins. «Par leur manque de transparence, je crois que les institutions ont elles aussi joué un rôle dans la crise de confiance que nous traversons en ce moment, et c’est important de le souligner.»


Philippe Jean Poirier
Philippe Jean Poirier est un journaliste indépendant couvrant l'actualité numérique. Il explore l'impact quotidien des technologies numériques à travers des textes publiés sur Isarta Infos, La Presse, Les Affaires et FMC Veille.
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