Faire tomber les barrières: l’ORPHÉ entre en scène

Les visages qu’on voit à l’écran ont leur importance.

Au cinéma comme à la télévision, la représentativité est capitale; nous cherchons à nous retrouver dans les visages et les corps que nous voyons à l’écran. Cette même représentativité est également indispensable derrière la caméra, à la réalisation, à la scénarisation et sur les plateaux de tournage.

Les artistes qui vivent avec un handicap le savent trop bien : les obstacles à surmonter pour entrer dans l’industrie du cinéma et de la télévision (et y rester!) sont colossaux. C’est ce qui a mené à la création de l’Office de la représentation des personnes handicapées à l’écran.

Mis sur pied en 2022, l’Office de la représentation des personnes handicapées à l’écran (ORPHÉ), est un organisme national à but non lucratif qui travaille avec l’industrie cinématographique canadienne pour éliminer les obstacles à l’accessibilité et favoriser une représentation authentique et significative des personnes handicapées dans l’ensemble du secteur.

Au Festival international du film de Toronto (TIFF), l’ORPHÉ, mené par sa toute première directrice administrative, Winnie Luk, a agi en tant qu’hôte de l’événement Breaking Barriers, Shattering Ceilings: Advancing Accessibility and Inclusion for People with Disabilities in the Screen Industry (Faire tomber les barrières et briser les plafonds de verre: promouvoir l’accessibilité et l’inclusivité des personnes vivant avec un handicap dans l’industrie des écrans).

Winnie Luk, Directrice général de l’Office de la représentation des personnes handicapées à l’écran (ORPHÉ)

«Sur nos écrans, on continue de suivre les stéréotypes et de représenter les personnes en situation de handicap comme des gens qui ont besoin d’assistance et pour qui la vie est difficile, souligne le panéliste Prasanna Ranganathan, avocat spécialisé dans les droits de l’Homme, producteur de documentaires et consultant.

«L’étude Annenberg Inclusion Initiative s’est intéressée à la représentativité dans les 100 films ayant présenté les revenus bruts les plus élevés, poursuit-il. Selon les plus récentes données, les personnes en situation de handicap ne représentaient que 1,9 % des personnages parlant dans ces films. Il s’agit d’une diminution de 2 % par rapport à la précédente version de l’étude, publiée avant la pandémie.»

«Le cinéma et la télévision ont une incidence sur notre perception de la société et sur notre culture, ils influent sur notre compréhension de la question de l’identité, ajoute Meagan McAteer, réalisatrice et productrice de séries télé telles que PUSH et Breaking Character. Depuis longtemps, notre façon de déformer la réalité des gens en situation de handicap ou de les effacer de nos films et de nos séries a pour effet de promouvoir le validisme. Nous voulons bien progresser, mais tant que nous ne nous verrons pas à l’écran, comment pourrions-nous en venir à croire que nous pourrions, nous aussi, travailler dans cette industrie? »

La distribution de la série de CBC "PUSH"

Maintenant, la question devrait être la suivante: qu’est-ce que l’industrie pourrait faire pour mieux soutenir les artistes vivant avec un handicap ?

«Selon moi, ce qui est excitant, c’est qu’il y a tellement à corriger que la liste des choses que nous pouvons faire pour améliorer l’accessibilité est vraiment très longue, lance Ophira Calof, autrice, actrice et consultante primée vivant avec un handicap. Des budgets jusqu’aux horaires en passant par l’affichage de postes… il y a tant à faire! Mais de manière plus générale, ce qui me semble le plus important c’est le leadership des personnes en situation de handicap. À travers nos organismes de financement, compagnies de production et organes de diffusion, nous devons embaucher des personnes vivant avec un handicap pour combler des postes-clés, qu’il s’agisse de rôles décisionnaires ou créatifs, en rédaction, en production ou en réalisation.»

«Nous devons provoquer des changements systémiques, renchérit Prasanna Ranganathan. Pour cela, il faudra que, dans chaque production, il y ait des gens dont le rôle est de se consacrer à l’accessibilité. Ensuite, à l’échelle de l’industrie, nous devrons chercher à savoir comment intégrer l’accessibilité dans tout ce que nous faisons.»

Le plus frustrant aux yeux des gens qui militent, c’est l’inefficacité des lois fédérales dont l’objectif est précisément de favoriser l’inclusion des créateurs et créatrices en situation de handicap dans l’industrie canadienne de la télévision.

«Tous les diffuseurs disposent de plans d’accessibilité, tel que l’exige la Loi canadienne sur l’accessibilité (LCA), rappelle Sasha Boersma, cofondatrice des studios Sticky Brain et professeure au niveau collégial en arts des médias. Pourtant, il n’y en a pas un seul qui a un plan d’accessibilité pour la production. Pas un seul. L’industrie s’est contentée du strict minimum requis par la LCA du point de vue administratif et n’a rien fait du côté de la production. Alors aujourd’hui, ORPHÉ se charge d’éduquer les gens de l’industrie à propos de la LCA.»

«Les meilleures pratiques sont déjà ancrées dans nos actions gouvernementales et dans nos lignes directrices en matière d’emploi, souligne Meagan McAteer, mais pour une raison qui m’échappe, notre industrie, pourtant innovante, n’a pas encore trouvé de façon de les appliquer.»

Quand on avance que l’industrie du cinéma et de la télévision a besoin de temps pour mettre ces changements en place, Sasha Boersma s’interroge.

«On a vu à quelle vitesse l’industrie s’est adaptée pour composer avec les coûts liés à la COVID. C’était beaucoup d’argent. Les dépenses liées à l’accessibilité seraient fort probablement bien moindres. On s’est déjà retournés sur un dix sous, alors pourquoi ne fait-on pas la même chose pour les personnes en situation de handicap ? Ça m’apparaît plutôt simple.»

La distribution de la série "Breaking character"

Toutefois, l’autrice et actrice Ophira Calof rappelle que tout changement devra être fait en s’assurant que le plus grand nombre de gens embarquent. «Parfois, au sein de cette communauté, nous devons faire les choses lentement pour nous assurer que tout le monde saute dans le train. Nous ne sommes pas un monolithe. Et si nous n’écoutons que les gens qui sont parvenus à naviguer dans cette industrie telle qu’elle est aujourd’hui, nous ne saurons jamais comment nous y prendre pour la rendre accessible à tous.»

Sasha Boersma croit qu’un petit changement de mentalité pourrait faire boule de neige. «Souvent, quand j’enseigne, je fais des suggestions toutes simples à mes élèves. Par exemple, si vous préparez une scène dans un centre d’achat, pourquoi n’y aurait-il pas en arrière-plan deux personnes en fauteuil roulant qui prennent un café ? Pourquoi ne pas inclure une personne se déplaçant à l’aide d’une canne ? Pourquoi le client s’adressant au barista ne serait-il pas sourd ? En cela, l’émission Shelved fait un super travail, selon moi. L’action se déroule dans une bibliothèque publique, à Toronto. Et évidemment, il y a beaucoup de personnes en situation de handicap, et c’est normal qu’elles soient là, parce qu’on est dans une bibliothèque publique au centre-ville de Toronto.»

L'une des initiatives principales d’ORPHÉ est de créer un guide des meilleures pratiques à l’intention de l’industrie.

«Nous en sommes encore à la phase de recherche pour l’instant, lance Meagan McAteer. Quand le guide sera terminé, il servira de document fondateur, pour ceux et celles qui vivent avec un handicap et qui travaillent dans cette industrie tout comme pour les gens qui doivent collaborer avec ces personnes. Ce sera une ressource, un document de référence qui offrira de l’information ainsi qu’une terminologie actualisée, et qui présentera les responsabilités et protections juridiques des deux parties.»

Mais pour l’instant, ce que les membres du panel voudraient que l’industrie canadienne des médias retienne est simple.

«Embauchez des créateurs et créatrices en situation de handicap qui raconteront des histoires dans lesquelles nous ne serons pas cantonnés dans le rôle du meilleur ami qui porte des vêtements extravagants et qui a toujours une drôle de petite réplique désinvolte, implore Prasanna Ranganathan. Nous sommes des personnes qui vivons des histoires, des personnes au cœur des films que vous regardez, des personnes qui partent à l’aventure, des personnes qui tournent des films d’action. Nous sommes des personnes.»


Ingrid Randoja
Journaliste indépendante, Ingrid Randoja est l'ancienne responsable éditoriale de la section Film du magazine NOW de Toronto, l'ancienne rédactrice en chef adjointe du magazine Cineplex et l'une des membres fondateurs de la Toronto Film Critics Association.
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