Personnes d’origine asiatique, devant et derrière la caméra: l’importance de la représentation pour freiner le racisme

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, les crimes haineux contre les personnes d’origine asiatique ont augmenté de 600 à 700 % dans les grandes villes canadiennes. Aux États-Unis, des actes comme la fusillade tragique qui a emporté six femmes asiatiques à Atlanta ont laissé les communautés asiatiques en colère, apeurées et accablées par le chagrin. Nombreuses sont les personnes qui ont pris la parole pour dénoncer ces terribles événements. Celles qui travaillent dans l’industrie des écrans affirment que la représentation médiatique joue un rôle important dans l’attitude du public face aux communautés asiatiques.  

«Les histoires montrées à l’écran peuvent influencer la façon que les gens ont de voir, de ressentir et d’interpréter le monde qui les entoure, dit Barbara Lee, fondatrice et directrice du Vancouver Asian Film Festival (VAFF). Les films et les médias peuvent ouvrir les esprits et offrir de nouvelles perspectives à leur public. Quand les personnes racisées sont absentes des médias, cela envoie le message qu’elles ne comptent pas, qu’elles n’ont pas de valeur et qu’elles n’existent pas dans la société.»

Historiquement, la représentation asiatique dans les médias a oscillé entre invisibilité et stéréotypes nuisibles. Au cours des dernières années, suivant la sortie du film Crazy Rich Asians, Hollywood a connu un boom de personnages asiatiques à l’écran. Pour beaucoup de gens, il s’agit d’une amélioration notoire. Mila Zuo, professeure à l’Université de la Colombie-Britannique, met toutefois en garde contre le fait de se contenter de célébrer la visibilité. «La représentation des Asiatiques dans les médias a une incidence sur la diminution des crimes haineux et du racisme, mais ce n’est pas qu’une question de visibilité, dit-elle. La représentation des Asiatiques dans les médias occidentaux, de Fu Manchu à Lady Dragon, a bien souvent été raciste et nous avons compris que le fait d’être présents dans ces médias ne menait pas directement à l’égalité. Il faut réfléchir à la nature de cette représentation.»

L’un des stéréotypes les plus solidement ancrés est le concept de «minorité modèle», selon lequel les Asiatiques forment un groupe accompli que d’autres «minorités» devraient s’efforcer d’imiter. Malgré la connotation en apparence positive derrière le concept de minorité modèle, celui-ci peut s’avérer dangereux. Selon Greg Chan, professeur à la polytechnique Kwantlen, «la perpétuation du mythe de la minorité modèle, selon lequel tous les Asiatiques sont des supervedettes académiques “follement riches” provenant de collectivités fermées sur elles-mêmes, a donné aux Américains d’origine asiatique et aux insulaires du Pacifique (AAIP) l’image d’une minorité antipathique n’ayant besoin de rien ni de personne.» Or, en cette période où il est possible que les crimes haineux mènent des Asiatiques à rechercher une aide immédiate, ce mythe peut être dangereux.

Kim’s Convenience, chef de file dans le paysage médiatique canadien

Heureusement, la représentation complexe et authentique existe. Nombreux sont ceux et celles qui ont soutenu la série Kim’s Convenience et souligné ses nombreuses contributions à la représentation des personnes d’origine asiatique dans les médias. «Je ne compte plus les fois où des gens sont venus me parler pour me remercier pour mon rôle, raconte Andrea Bang, l’une des vedettes de la série. Je me sens honorée et chanceuse d’avoir pu participer à un projet où les gens se sont vus à l’écran et qui les a divertis en même temps. Mais ce n’est qu’une seule histoire dans la courtepointe bigarrée que forme le Canada. Il faut qu’il y en ait plus!»

Andrea Bang, qui a joué le rôle de Janet Kim dans la série Kim's Convenience - Photo credit: Calvin Thomas

Malheureusement, plus tôt cette année Kim’s Convenience a pris fin abruptement et de façon prématurée. La chaîne a expliqué que le départ des créateurs de l’émission était la principale raison de son retrait. Andrea Bang, qui a donné vie au personnage de Janet Kim pendant plusieurs années, a décrit son expérience en ces mots: «C’est triste et frustrant que Kim’s ait été annulée. Je suis immensément reconnaissante pour les cinq années que nous avons eues, mais j’aurais souhaité que la série ait droit à une fin digne de ce nom. C’est vraiment triste que la première comédie canadienne mettant en vedette une distribution principalement asiatique se soit terminée de cette façon, sans réelle conclusion pour ses personnages.»

Greg Chan, qui enseigne la pièce Kim’s Convenience (dont est tirée l’émission) dans ses cours, a dit ceci: « L’importance de la représentation asiatique est plus grande que jamais. Kim’s Convenience saisissait merveilleusement les nuances d’une famille d’immigrants dont le petit commerce servait de centre communautaire aux gens du quartier. C’est ironique qu’on nous enlève une émission si généreuse qui mettait en vedette la diversité au moment même où nous en avons le plus besoin. »

Quand authenticité à l’écran et représentation dans les rôles décisionnels vont de pair

L’authenticité des histoires mettant en vedette des personnages asiatiques est directement liée aux gens qui occupent des rôles décisionnels dans les coulisses. Sauf que ces postes sont tout aussi rarement, sinon encore plus rarement, confiés à des personnes d’origine asiatique que les premiers rôles à l’écran. «Je crois qu’on ne devrait pas parler uniquement de représentation à l’écran, affirme Andrea Bang. On devrait aussi s’intéresser à ce qui se passe derrière la caméra.»

Malgré la diversité à l’écran dans Kim’s Convenience, aucune personne d’origine asiatique n’occupait de poste décisionnel derrière la caméra, à l’exception de Ins Choi, co-créateur de la série et auteur de la pièce originale. «Selon ce qui a été avancé, il n’y avait aucun plan de succession pour les AAIP de Kim’s Convenience», glisse Chan. 

«Il incombait exclusivement à Ins Choi, en tant que créateur et réalisateur de la série, de donner un caractère authentique aux personnages, d’ailleurs largement inspirés de gens qu’il a côtoyés. Il devait se sentir bien seul, surtout compte tenu de la pression exercée pour respecter l’impact culturel de l’émission.» 

Donc, même si quelques créateurs et créatrices asiatiques obtiennent des rôles décisionnels, cela reste rare. Et puis, les productions s’appuient parfois largement sur les équipes créatrices, leur mettant le fardeau de la représentation sur les épaules, tandis que le système reste généralement fermé à accueillir davantage de diversité.

Si l’on vise une approche plus systémique, «il est primordial d’adopter des politiques favorisant le financement de la représentation asiatique par des créateurs et créatrices asiatiques, indique Mila Zuo. Les barrières économiques sont très imposantes. C’est une chose de parler des problèmes liés au manque de diversité et aux inégalités, mais c’en est une autre d’attribuer directement des fonds au soutien de la représentation asiatique. C’est pourquoi les subventions et les bourses sont essentielles si l’on veut s’engager à mieux servir les cinéastes sous-représentés.»

«Depuis ses tout débuts, le VAFF milite pour une meilleure représentation des Canadien·nes d’origine asiatique et des personnes d’ascendance asiatique devant et derrière la caméra. Nous croyons que cela ne se produira que si elles deviennent propriétaires de médias et occupent des postes décisionnels», insiste Barbara Lee. 

«Le financement opérationnel et soutenu est essentiel pour que le VAFF puisse continuer à aider les créateurs·trices des communautés asiatiques canadiennes à se réapproprier leurs histoires et à prendre confiance en leur voix. Cela nous permet en outre d’offrir de la formation professionnelle ainsi que du soutien aux entreprises afin que ces communautés soient enfin vues et entendues.»

En ce qui concerne les gens des médias et de la création, Andrea Bang les incite tous à «viser l’antiracisme et à se demander si ce qu’ils font contribue à la conversation ou non. Nous avons grandi dans un monde caractérisé par le racisme systémique, alors je crois qu’il est important de remettre en question nos biais, nos contributions et nos façons de faire.»

En plus de faire cet exercice de réflexion autocritique, il est aussi important de se rappeler l’importance d’une meilleure représentation, tout particulièrement en cette période de haine envers les personnes asiatiques. «Les médias ont le pouvoir d’humaniser et d’éduquer, dit Andrea Bang. Beaucoup de gens sont devenus amis parce qu’ils regardaient l’émission. C’est ça, le pouvoir de ce médium, répandre l’amour plutôt que la haine.»


Jessica Yang
Jing Xian (Jessica) Yang est candidate au doctorat à la University of Southern California. Elle y étudie le point d’intersection entre les nouveaux médias et la recherche sur les communautés de fans (les fandoms). Elle a complété son premier cycle universitaire à l’Université de la Colombie-Britannique avec une double majeure en psychologie et en études cinématographiques. Elle vise à harmoniser les méthodes quantitatives, les études culturelles et les analyses textuelles en vue de mieux saisir les nuances et complexités des tendances et communautés en ligne.
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