Red Ketchup, l’adaptation animée tant attendue

«Quand on a proposé Red Ketchup à Télétoon, c’était la première fois de ma vie qu’on me disait, après une heure et demie de présentation: “on veut le projet et on le veut comme ça” », se souvient Martin Villeneuve, le réalisateur de la série Red Ketchup. «Ça, pour un créateur, c’est la plus belle chose à entendre, parce qu’on sait qu’on va être soutenus par l’équipe de production, par le diffuseur. On veut tous faire la même émission.»

Après plusieurs tentatives pour adapter Red Ketchup à d’autres médias, la bande dessinée québécoise devient finalement, en 2023, une série d’animation diffusée en français sur Télétoon la nuit et en anglais sur Adult Swim (Corus Entertainment). Le cocréateur de Red Ketchup, Réal Godbout, collabore avec M. Villeneuve (Mars et Avril, la trilogie de courts métrages Imelda, Les 12 travaux d’Imelda) et Jacques Bilodeau, producteur à Sphère Animation, sur les 20 premières demi-heures.

La mission

Quant à savoir si Red Ketchup trouvera le succès à l’extérieur du Canada, le producteur exécutif de Télétoon, Hugues Dufour, ne croit pas que cet univers soit «spécifique au Québec et que seuls les gens du Québec peuvent le comprendre». Pour sa part, M. Bilodeau est optimiste. «Red Ketchup est plutôt international... L’humour n’est pas précisément québécois, même si le projet et l’humour y sont nés. On pense qu’il présente un attrait international, plus que toute autre série humoristique que nous avons faite par le passé.» 

Créé en 1982, l’agent du FBI Steve «Red» Ketchup est d’abord un personnage secondaire dans Michel Risque de Réal Godbout et Pierre Fournier, une bande dessinée publiée dans le magazine humoristique Croc. Ses premiers exploits solos apparaissent en 1983 dans Titanic, une publication de Croc consacrée uniquement à la bande dessinée, puis il retourne dans Croc en 1984, lorsque Titanic ferme boutique. Les aventures de l’agent continueront d’être imprimées — par les Publications Croc au pays, et par Dargaud à l’international — jusqu’à la disparition de Croc en 1995. Il y aura un bref passage à Safarir, puis c’est la maison d’édition montréalaise La Pastèque qui rééditera Red Ketchup et lancera de nouvelles collections à partir de 2007.

«Je connaissais Red Ketchup, se souvient M. Bilodeau, parce que je le lisais quand j’étais à l’université, alors j’étais pas mal emballé par le potentiel du projet.» Hugues Dufour enchaîne: «Je sais que Martin [Villeneuve] courtisait [les auteurs Godbout et Fournier] depuis très longtemps et il a finalement obtenu leur confiance. Culturellement, c’est une propriété très, très importante pour le Québec. Elle est aimée de beaucoup de monde, dont moi. » D’après Martin Villeneuve, la production de Red Ketchup était commencée depuis «un bon cinq ou six mois lorsque [Télétoon] en a fait l’annonce».

Bien que Red Ketchup se passe aux États-Unis — il s’agit d’un clin d’œil aux films d’action américains des années 1980 — la version d’Adult Swim constitue sa première adaptation en anglais. C’est également la première adaptation à voir le jour, après plusieurs projets infructueux, dont un film d’action dont le travail avait été amorcé. L’un des créateurs de Red Ketchup, Pierre Fournier, décédé le 12 novembre 2022 à l’âge de 72 ans, a collaboré aux premières étapes du développement de la série animée.

L’adaptation

La version animée conserve l’esprit de la bande dessinée en plaçant l’action en 1986, sur fond de Guerre froide. Malgré les nombreux changements de style de la bande dessinée, au fil de laquelle on voit notamment le protagoniste démêler des théories conspirationnistes, voyager dans le temps et même faire un bref passage en enfer, M. Godbout précise qu’il ne s’agit pas que d’une satire politique. «Il y a des aspects de la science-fiction et du fantastique, de l’aventure et… des parodies des films de James Bond. Le point de vue est différent.» Cette souplesse du genre est ce qui a le plus séduit Martin Villeneuve. «C’est très rare d’avoir la chance de se mesurer à un tel mandat et d’être en mesure de définir un terrain de jeu dans lequel les créatifs vont pouvoir s’amuser, dit-il. Pour moi, c’est extrêmement stimulant.»

Étant donné son format original, en épisodes publiés graduellement dans Titanic et Croc, l’histoire de Red Ketchup est relativement brève. Aussi son adaptation requiert-elle une certaine élaboration de trois des histoires originales pour en faire une série de 20 épisodes. Pour y arriver, indique le réalisateur, «les intrigues secondaires porteront davantage sur la vie de personnages de soutien plus étoffés». On connaîtra notamment la sœur de Red Ketchup, Sally, et certains de ses ennemis, dont Docteur K et Olga Dynamo.

«La plupart du travail de développement a porté sur les personnages secondaires, pour les rendre plus attachants et qu’on puisse s’y identifier », explique M. Dufour. Ces personnages apparaîtront d’ailleurs dans le premier épisode — une différence clé avec la bande dessinée originale. La série d’animation construit d’ailleurs ses personnages secondaires autour des missions de Red Ketchup. «La place accordée aux intrigues secondaires peut changer au fil des épisodes, mais elle doit être liée d’une certaine manière à l’intrigue principale. Il ne s’agit pas d’histoires indépendantes, note M. Godbout. «La plupart du temps, Sally, la sœur de Red, est au centre de ces intrigues. Le frère et la sœur peuvent se rencontrer de temps en temps, mais pas très souvent.»

Quant à l’environnement social dans lequel la série est ancrée, Martin Dufour croit qu’il est «étonnamment opportun de parler de la Guerre froide» pour le public de 2023. «Nous pensions en avoir fini avec la Guerre froide et il semble malheureusement que ce n’est pas le cas. Il y a des choses qui sont encore d’actualité. Je pensais qu’elles appartenaient aux années 1980, mais elles sont encore là. Même les références à [Ronald] Reagan que l’on trouve parfois dans Red Ketchup résonnent encore.» M. Villeneuve estime que la plupart des thèmes abordés dans la bande dessinée «sont devenus de plus en plus pertinents, au point d’être un miroir du monde d’aujourd’hui. Je pourrais imaginer le paysage politique actuel dans les bandes dessinées de Red Ketchup si l’on en créait de nouvelles.» Réal Godbout travaille actuellement sur le dixième volume de Red Ketchup, intitulé L'agent orange, dont l'histoire tourne autour de Donald Trump.

L’agent

Doté d’une volonté due à son service durant la guerre du Vietnam et à l’éducation d’un père violent, Red Ketchup est, en apparence, un agent intransigeant avec une tolérance particulièrement élevée à la douleur et aux drogues. La frontière entre l’homme et sa version chimiquement «améliorée» fait partie des fondements du protagoniste et de son sens implacable du devoir. «Ketchup ne prend pas ces drogues pour s’amuser», souligne Réal Godbout. Pour un personnage qui s’injecte de l’antigel dans le corps, les drogues «ne servent qu’à le maintenir en vie. C’est de la nourriture pour lui.»

En tant que cocréateur de l’œuvre, Réal Godbout remet cependant l’agent en perspective. «Red Ketchup a beau être un personnage en trois dimensions, mais essentiellement, il reste un monomaniaque. C’est ce qui le rend intéressant, et les autres personnages sont là pour humaniser un peu les choses.» En ce qui a trait au ton général et à l’accent satirique de Red Ketchup, «nous ne sommes pas certains de qui est le bon et qui est le méchant, dans cette histoire», réfléchit le bédéiste. «Il est un peu robotique, ajoute Hugues Dufour. Il est presque comme RoboCop.»

«Impossible à arrêter dans ses missions, il est comme le personnage de Russel Crowe dans Los Angeles interdite, poursuit Martin Villeneuve. Clairement troublé, autodestructeur, il anesthésie sa douleur avec la drogue, l’alcool, la violence, le travail… Red possède un interrupteur on-off, mais pas de gradateur d’intensité.»

Mais l’agent a ses limites, poursuit-il. «Par exemple, il ne fera jamais de mal à une femme ou un enfant, et il va toujours prendre la défense du plus faible. Il recherche aussi un sentiment d’appartenance et un endroit où il se sentira à la maison.»

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Disponible sur Télétoon la nuit à partir du 20 avril à 22 h, et à partir du 23 avril sur Adult Swim. 


Cameron Archer
Cameron est un rédacteur indépendant actuellement basé dans le centre de l'Ontario. Il a contribué au site TV, eh? de 2012 à 2013, et au magazine Canadian Screenwriter de la Writers Guild of Canada de 2011 à 2020. Il a interviewé de nombreux scénaristes et showrunners, dont Floyd Kane (Diggstown), Evany Rosen et Kayla Lorette (New Eden), Marsha Greene (Mary Kills People) et Sami Khan (Transplant). Cameron est titulaire d'un baccalauréat en études cinématographiques de l'Université Carleton et s'intéresse toujours à l'histoire de la télévision et des médias canadiens.
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